L'histoire du boyaudeur

Jacques DuraffourgJacques Duraffourg a été un enseignant-chercheur en ergonomie, très, très apprécié par ses élèves. Il travaillait dans les années 70 - 80 dans le Laboratoire d’Ergonomie et de neuro-physiologie du travail, au 41 rue Gay-Lussac, à Paris 5e. A cette époque, Alain Wisner était titulaire de la chaire d’Ergonomie du Conservatoire National des Arts et Métiers, qui comprenait ce laboratoire.

Celui-ci effectuait, grâce à ses chercheurs et chercheuses très compétents, des études de conditions de travail dans divers domaines. Le laboratoire dispensait ensuite les connaissances produites durant les recherches, dans des séminaires et des cours, en journée et en soirées. Jacques, quand à lui, avait institué une pratique qui le distinguait : des résultats des recherches sur l'activité humaine en situation de travail menées dans l'équipe de Alain Wisner, il tirait des "histoires", sortes de contes du réel décrivant rigoureusement la dramatique de l'engagement des personnes dans leur travail, telle qu'il l'avait observée et comprise. Il maniait cet outil pédagogique, ou plutôt andragogique, qu'est l'histoire, avec une telle virtuosité que tous ses élèves ergonomistes retiendront durant toute leur vie, non seulement l'histoire, mais aussi l'enseignement qu'elle contenait.

Alain Wisner, ayant beaucoup travaillé sur l’intelligence des travaillants, avait ouvert une formation spécifique d’ergonomiste à des personnes provenant du monde du travail, et plus précisément, du monde syndical. Ce dispositif avait ceci de particulier qu’il appelait ses bénéficiaires à séjourner durant une année scolaire pleine, au sein du laboratoire, en immersion complète parmi les enseignants-chercheurs, avec pour mission de réaliser des travaux pratiques et divers autres apprentissages en physiologie, neurophysiologie, mesures d’ambiances physiques. Etaient appelés à suivre cette formation, non seulement des ouvriers, des techniciens, mais aussi des ingénieurs, des médecins, des infirmiers, infirmières, bref, toute personne qui souhaitait comprendre comment le travail pouvait aider ou défavoriser la construction de la santé, puis s’engager dans ce que Alain Wisner appelait « la bataille du travail réel ». Il avait regroupé ces futurs ergonomes dans un groupe de 10 à 12 personnes, que l’on appelait « les plein-temps » au sein du Laboratoire. Il y avait parmi les plein-temps, des personnes venant de différents pays, outre la France : Canada, Brésil, Philippines, Afrique, notamment.

Les travaux pratiques du cycle «B » étaient devenus célèbres et très fréquentés, car ils permettaient d’apprendre comment s’intéresser à l’activité humaine au travail. C’est pour nous initier à l’existence du concept d’Activité que Jacques racontait l’histoire du boyaudeur aux élèves du laboratoire.

L’histoire du boyaudeur racontée par Jacques Duraffourg

90067767_ml.jpg« Je devais intervenir dans un abattoir, et plus précisément, comprendre le travail au poste de boyaudeur. Le boyaudeur s’occupe des intestins d'une bête, il les vide, les nettoie, pour faire par la suite, avec cette matière première, des saucisses et autres produits de charcuterie. Donc j’arrive, avec mes bottes et ma blouse, sur son lieu de travail. C’est très humide, il y a de la vapeur, on ne voit pas bien, l’éclairage est faible, le sol est couvert de ce qui sort des boyaux, je vous passe les détails à propos des perceptions olfactives ! Et le boyaudeur est tout au fond, en bottes et en blouse, lui aussi, penché sur des boyaux qu’il travaille. Il m’entends venir, se retourne et me lance, de loin : je vous rappelle que boyaudeur, c’est un métier !

Je me suis dit : comment je dois prendre ça ? Comment faire abstraction de ce que mes sens recueillent, pour me concentrer sur l’activité de ce travailleur ? Comment ne pas penser, ne pas m’indigner de ces conditions inqualifiables selon mes propres critères ? Alors je me suis accroché à une idée ; je me suis dit, en le regardant agir : il fait un travail de dentelière !!! Le boyau est fin, fragile, il ne faut pas le déchirer, mais le rendre propre à l’usage qui en sera fait plus tard, avec des gestes appropriés. Il fait de la dentelle ! Et c’est ainsi que j’ai réussi à observer son activité, après que les règles déontologiques lui aient été communiquées, et qu’il ait donné son accord pour l’observation ! ».

Discussion

De l’histoire du boyaudeur, on peut tirer qu’il existe deux voies d’analyse :

L’analyse du travail : elle consiste à s’intéresser aux « déterminants » qui structurent le milieu dans lequel agissent les personnes. Entre autres, les « ambiances physiques », température, humidité, qualité de l’air (poussières et autres toxiques) ; l’espace de travail, les contraintes de temps, le type de partage des tâches et le système hiérarchique, l’état des outils matériels ou immatériels (logiciels), leur degré d’usure ou d’obsolescence, le type de produits ou services qui sont l’objet du travail, le système de rémunération et le montant des salaires, l’organisation du temps (en journée, en travail posté…) voir aussi ici ;

L’analyse de l’activité : c’est la voie que Jacques Duraffourg nous a proposé en racontant son histoire. C’est en passant par l’analyse de l’activité que l’on découvre que les travaillants ont construit des compétences insoupçonnées, et qu’ils développent des stratégies pour, « en même temps », être le plus efficace possible tout en réduisant les atteintes à la santé que les déterminants du travail génèrent.

Les syndicalistes qui ne sont pas formés à l’analyse de l’activité se rabattent sur la critique ou la dénonciation des mauvaises conditions de travail (première voie), et, faute d’arguments, cherchent dans les textes juridiques ou les normes comment montrer que l’employeur est en faute. C’est un combat toujours à moitié perdu, car il manque dans l’argumentaire, les connaissances qui auraient été produites par l’analyse de l’activité. Il faut, pour que la compréhension du travail soit acquise, effectuer les deux étapes d'analyse : du travail, de l'activité.

De leur côté, certains employeurs qui ont compris que les travaillants étaient intelligents, se dégagent de tout souci d’amélioration des conditions de travail et donc d’investissements financiers pour améliorer le dispositif de production de biens ou de services. Pensant accéder à plus de productivité, ils attribuent plus d’autonomie aux salariés, qui doivent alors se débrouiller avec ce qu’ils ont pour travailler, tout en devant atteindre les objectifs fixés.