Le Travail, un concept inachevé

De Isabelle BILLIARD – sociologue, MIRE (ministère des Affaires sociales). Publié dans la revue Éducation Permanente sous le numéro 116/1993-3. Affiché sur le site de l’association Terrain avec l’aimable autorisation de la dite revue.

De quoi parle-t-on lorsque l'on parle du « travail » ? Très curieusement, le travail semble à ce point une expérience partagée et transmise depuis des générations qu'il se présente d'abord comme une évidence, une sorte de seconde nature de l'homme, une nécessité allant de soi. Cette conception « naturelle » du travail a longtemps rendu superflue l'idée de s'interroger sur la notion de « travail », qui n'a pourtant rien d'évident ni de naturel. Il suffit de réunir autour d'une table un économiste, un sociologue et un psychologue pour se convaincre rapidement que ce que l'on entend par travail constitue en fait une sorte de point aveugle où s'entrecroisent des réalités hétérogènes et des définitions plus ou moins contradictoires.

Ainsi l'économiste appelle « travail » une activité générique, un équivalent mesurable et échangeable de l'ensemble des activités concrètes, qui n'est autre que ce que le sociologue appelle « l'emploi ». Mais ce que l'économiste appelle « emploi », c'est à dire la rencontre d'un travailleur et d'un poste de travail donné, se rapproche d'avantage de ce que le sociologue appelle « travail », à savoir une gamme particulière d'activités concrètes référées à une position spécifique dans la division du travail et le système des relations professionnelles.

De son côté, le psychologue ne s'attardera à aucune de ces deux définitions. Le travail, pour lui, est d'abord une réalité psychologique, une conduite orientée par une situation concrète : le travail désigne les conditions particulières dans lesquelles s'actualise le rapport subjectif à une réalité préexistante : l'activité humaine.

Ainsi le travail, pourtant immédiatement perçu par la « psychologie populaire » comme une réalité globale, vole en éclats dès qu'il est livré aux catégories d'analyse des différentes sciences de l'homme et le la société, qui sont elles-mêmes le produit de la division du travail scientifique dans notre société. De ce fait même, les sciences du travail (économie, sociologie, psychologie) ne peuvent dépasser leurs oppositions tant qu'elles ne font pas l'analyse de ce qui fonde chacune d'elles comme travail scientifique spécifique, c'est-à-dire tant qu'elles renoncent à s'interroger sur ce qui les a constituées historiquement comme « science ».

Cette simple remarque engage d'un coup la réflexion sur une autre voie : la division du travail scientifique, comme la division du travail productif, sont les produits d'une société, d'une époque donnée.