Le travail, comme l'individu, sont toujours inscrits dans une société donnée, une époque donnée

Diverses situations de travail au 21e siècleDès lors que l'on envisage le travail comme une construction sociale, on introduit une dimension jusqu'ici laissée dans l'ombre : celle de l'histoire et des processus socio-historiques. Et, si l'on adopte cette posture, on ne peut plus opposer de façon aussi radicale la définition sociologique du travail à sa définition psychologique. En effet, selon ce mode d'approche de l'activité humaine, le travail et l'individu ne sont plus des données de nature pré-existant à une société qui ne ferait qu'en donner une définition spécifique. Au contraire, le travail et l'individu sont toujours situés ; ils sont, l'un et l'autre, des productions sociales, des constructions historiques. Ils sont « co-produits » par une société ou une époque donnée ; à fortiori, le rapport au travail et le sens du travail.

Si l'on envisage de partir de ces présupposés, le débat relatif à la définition du travail prend une autre tournure. Certes, les difficultés ne sont pas définitivement levées, mais il devient possible de repérer quelques processus majeurs. C'est cette démarche que l'on va tenter d'esquisser à grands traits, sachant qu'elle mériterait des développements autrement fournis et argumentés.

Dans leur tentative de dialogue, économistes, historiens, sociologues et psychologues, vont généralement commencer par poser la question en ces termes : les hommes (et les femmes) n'ont-ils pas toujours travaillé ? Au caractère universel de la question, la réponse spontanée est « oui ». Mais, immédiatement, surgissent autant de remarques complémentaires et restrictives. Tous les hommes et toutes les femmes, ou certains groupes d'hommes et de femmes ? Les esclaves grecs travaillent, mais le citoyen grec ne travaille pas. Et si l'on considère que le citoyen grec « travaille » aux affaires de la Cité, il faut alors faire la différence entre travailler et produire, mais faire aussi la différence entre le travail de l'esclave ou de la femme dans la cadre de la reproduction de l'économie domestique, et celui de l'artisan dans le cadre de la production marchande. Et, dans la période médiévale, qui du paysan libre, du serf, du guerrier, du marchand, de l'usurier, du clerc, « travaille » ? La définition du « travail » est déjà devenue bien problématique.

Si, de plus, on écoute ce que dit un historien comme J. Le Goff, le problème devient réellement irritant : « Quel est l'héritage concernant le travail que l'on reçoit vers l'an 1000 ? […] Il n'y a alors pas de mot, de concept pour le travail. Les hommes et les femmes travaillent, certes, mais ils ne savent pas, si j'ose dire, qu'ils le font. Je crois que les mots ont de l'importance : le mot travail apparaît lentement à partir des XIVe, XVe siècles dans la plupart des langues romanes [...] » (débat : « Il était une fois le travail », Panoramiques, avril 1993.

Très vite, les échanges ont l'air de s'engager dans une impasse. Il faut sans doute conclure que la question est mal posée, ou plus exactement qu'elle est posée de façon ethnocentrique (ou historico-centrique) parce que l'on tente de plaquer sur d'autres sociétés, ou sur d'autres époques, nos propres expériences et nos propres façons de penser la réalité.

En effet, que met-on en scène implicitement dans les toutes premières questions ? Non pas tant le « travail » ou la « production » que des rapports sociaux : esclave/homme libre, hommes/femmes, citoyens/étrangers (métèque) ; serfs/seigneurs ; guerriers/clercs ; artisans/marchands, etc. Qu'y ajoute la formule de Le Goff ? Que la définition du « travail » implique l'existence d'un acteur conscient de « travailler ». Autrement dit, il n'y aurait pas de définition possible du « travail » sans formulation par un individu-sujet du rapport à une activité, ou une conduite, socialement définie comme « travail ». La possibilité d'un sujet s'objectivant dans le travail serait donc constitutive du concept de « travail ».

Évidemment, la démarche s'en trouve singulièrement modifiée. La question n'est plus de savoir si le citoyen grec, le guerrier ou le potier de l'an 1000 « travaillent », mais plutôt, par comparaison avec d'autres sociétés ou d'autres périodes de notre histoire, de voir ce qui fait la spécificité de ce que nous appelons aujourd'hui « travail » et « travailler », et les conditions particulières à partir desquelles peut se définir pour l'individu le « rapport au travail ». En acceptant de faire le détour par les travaux de l'anthropologie économique et de l'histoire sociale, on peut alors se donner les moyens de comprendre que ce que nous appelons « travail » et « travailler » correspondent à une forme particulière de rapport social qui non seulement est une production sociale récente, mais plus encore une exception historique.