Dans les sociétés occidentales dites « modernes », on assiste à une autonomisation de l'économique, et à une définition du travail comme institution

En poursuivant la même démarche, il devient possible de reconsidérer ce qui s'est passé en Occident au XVIIIe siècle, et plus encore au cours du XIXe siècle, à savoir l'émergence de rapports sociaux d'un type particulier, qui éclairent d'un jour nouveau les notions de « travail », « travailler », « rapport au travail ».

Le coup de force : échanger le travail contre un salaire

Pièces en Euros et des cacahuettes jetées en tasEn effet, à partir du XVIIIe siècle, les rapports de production de type marchand vont peu à peu se séparer des autres rapports sociaux. Cette situation nouvelle correspond à l'instauration d'un rapport original aux activités productives imposé par le capitalisme marchand. C'est ce rapport original qui permet de parler du « travail » comme d'une entité abstraite indépendante du contenu du travail, puisqu'il consiste d'abord à considérer le travail comme une marchandise échangée contre un salaire. C'est ce rapport social de base qui définit ce que les sciences sociales entendent par « travail » (travail salarié) et, du fait de la généralisation de ce rapport, par « salariat ». Reste à voir ce que ça signifie dans les faits.

Le « travail » ainsi conçu permettait de transformer tous les produits en valeurs marchandes, c'est à dire en temps de travail monnayable en salaire. Toutefois, un tel calcul de la valeur n'était possible qu'à condition que le travailleur devienne « libre », c'est à dire que la « force de travail » soit déliée des autres rapports sociaux, et devienne interchangeable (ce que traduit parfaitement la formule « marché du travail »). A partir de là, tous les contenus de travail, si divers soient-ils dans le concret, sont traductibles en un terme unique : le travail abstrait. en prenant la forme d'un échange généralisé à l'intérieur du corps social, le travail (et la division sociale du travail) va devenir le fondement du rapport social.

Pourtant, cette situation, qui apparaît aujourd'hui comme une évidence, une donnée à priori de l'organisation de nos sociétés, a supposé un véritable coup de force à l'égard de l'économie traditionnelle et du corps social. En effet, l'Europe préindustrielle du XVIIIe siècle est encore une Europe de paysans et de petites entreprises familiales implantées en milieu rural. La production à domicile est totalement intégrée au mode de vie et combinée, selon des modalités diverses, avec les activités agricoles et les formes d'échanges communautaires. Dans ce contexte, la production vise d'abord des valeurs d'usage, et les échanges reposent sur des rapports de réciprocité et de solidarité. Les tisserands et les artisans qui vendent leurs produits à des marchands extérieurs sont payés pour leur « ouvrage », selon un barème fixé par les corporations. Le marchand, bien qu'exerçant une activité purement commerciale capitaliste (nécessitant des capitaux), l'exerce encore dans le cadre d'une économie traditionnelle. De fait, le tissage, le travail artisanal, ne sont pas de simples gagne-pain, mais des formes de vie régies par les traditions qui ménagent les intérêts respectifs des uns et des autres ; les marchands ne songent pas à rationaliser le travail à domicile ou à mettre les tisserands en concurrence les uns avec les autres. Seuls les journaliers et les manœuvres sont payés pour leur « travail ». Comme les apprentis, ils reçoivent un « salaire » fixé par la corporation et, par conséquent, soustrait à tout marchandage.

Avec le développement du marché, les anciens rapports entre petits producteurs et entrepreneurs-marchands vont se trouver rompus. Les entrepreneurs vont sélectionner les meilleurs ouvriers, les placer sous leur dépendance et les transformer en ouvriers à façon. En les mettant en concurrence, il devient possible de réduire les prix et d'augmenter le chiffre d'affaires. D'un côté, ceux qui n'emboîtent pas le pas sont éliminés ; de l'autre, les bénéfices sont réinvestis dans l'entreprise. La porte est ouverte pour l'apparition d'un lieu de production séparé des autres activités et contrôlé par l'entrepreneur : « la fabrique du diable ».

Le travail comme marchandise, et la société comme auxiliaire de la production

Si l'on suit l'analyse du père fondateur de l'anthropologie économique, K. Polanyi1, [K. Polanyi, La grande transformation : aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard, 1983.] on peut dire que cette mutation radicale est le résultat d'un unique changement fondamental : la création d'une économie de marché.

Mots clés mélangés : travail, salariat, statistiques, etc...En effet, dans l'économie de marché qui se met en place en même temps que les premières fabriques, la production est commandée par les prix, puisque c'est des prix que dépendent les profits de ceux qui orientent la production. Mais une économie de marché ne peut fonctionner que dans une société de marché. L'utilisation des machines et des installations complexes implique un investissement à long terme, dont le risque n'est supportable que si la continuité de la production est raisonnablement assurée. Pour assurer cette continuité et cette régularité, il devient indispensable de maîtriser la fourniture de trois éléments essentiels : le travail, la terre et la monnaie. On doit pouvoir les acheter.

Il fallait donc s'attaquer aux garanties qui protégeaient traditionnellement le travail et la terre, et empêchaient d'en faire des articles de commerce quelconques. Or, dit Polanyi : «Il est évident que travail, terre et monnaie ne sont pas des marchandises. Aucun de ces trois éléments n'est produit pour la vente. Le travail n'est rien d'autre que ces êtres humains eux-mêmes dont chaque société est faite, et la terre, le milieu naturel dans lequel chaque société existe. Les inclure dans le mécanisme du marché, c'est subordonner aux lois du marché la substance de la société elle-même […] Le travail n'est que l'autre nom de l'activité économique qui accompagne la vie elle-même — laquelle n'est pas produite pour la vente, mais pour des raisons entièrement différentes —, et cette activité ne peut pas non plus être détachée du reste de la vie, être entreposée, ou mobilisée... ».

Mais si le processus d'autonomisation de la sphère économique impose une redéfinition de l'ensemble des rapports sociaux, on ne peut non plus généraliser les rapports de marché sans risquer de détruire la société elle-même. Comme le démontre très clairement le même auteur, la société ne peut pas être traitée comme un marché : « Permettre au mécanisme du marché de diriger seul le sort des êtres humains et de leur milieu naturel, et même des salaires et de l'utilisation du pouvoir d'achat, cela aurait pour résultat de détruire la société. Car la prétendue marchandise qui a nom « force de travail » ne peut être bousculée, employée à tort et à travers, ou même laissée inutilisée, sans que soit également affecté l'individu humain qui se trouve être le porteur de cette marchandise particulière. En disposant de la force de travail d'un homme, le système disposerait d'ailleurs de l'entité physique, psychologique et morale « homme » qui s'attache à cette force. Dépouillés de la couverture protectrice des institutions culturelles, les êtres humains périraient, ainsi exposés à la société […] Aucune société ne pourrait supporter, ne fût-ce que pendant le temps le plus bref, les effets d'un pareil système fondé sur des fictions aussi grossières, si sa substance humaine et naturelle n'était pas protégée contre les ravages de cette fabrique du diable […] ».

De fait, toute l'histoire des sociétés industrielles des XIXe et XXe siècles est aussi l'histoire des luttes et des compromis mis en œuvre (mesures politiques et juridiques, système de protection sociale, conventions collectives, régulation keynésienne) pour protéger la société des périls inhérents à la logique du marché autorégulateur. En devenant une sphère d'activité autonome, l'économique produit peu à peu ses propres institutions et ses propres réglementations. Le contrat de travail est soustrait au contrat commercial de droit privé et relève d'une législation spécifique : le Code du travail. Peu à peu, le temps de travail va être légalisé, les conditions de travail contrôlées, les salaires de base fixés par des conventions collectives. Le contrat de travail garantira un certain nombre de droits : sécurité sociale, retraite, assurance-chômage, droits syndicaux, formation permanente… Toutefois, en aucun cas (hormis l'expérience du socialisme soviétique), ni la législation sociale, ni les luttes ouvrières et syndicales, ni les formes de « production-gestion post-tayloriennes » n'ont abouti à retirer le travail des hommes de l'orbite du marché. Bien au contraire, puisqu'une économie de production marchande ne peut fonctionner sans une société de production marchande, c'est la société qui est gérée en tant qu'auxiliaire de la production. Tel est donc le principe qui fait l'exception historique des sociétés industrielles occidentales : au lieu que l'économie soit « encastrée » dans les relations sociales, ce sont les relations sociales qui sont « encastrées » dans le système économique2 [K. Polanyi, op. cit.].

Travail et salariat

C'est pourquoi le « travailleur libre », d'abord embauché dans la production industrielle, va être progressivement requis dans de multiples activités nouvelles destinées à faciliter et à accroître la productivité : un nombre de plus en plus grand de fonctions qui étaient autrefois la prérogative de la sphère domestique vont être instituées en services publics ou privés (crèches, écoles, hôpitaux, hospices…) confiés à des personnels salariés, en même temps que de nouveaux secteurs marchands (distribution, banques, assurances…) vont occuper un nombre croissant d'employés salariés.

L'échange du travail contre un salaire, le contrat de subordination à l'employeur, le temps de travail imposé, l'exécution de tâches définies, organisées et sanctionnées par des tiers, dans un espace séparé de la sphère domestique et de la sphère politique, telles sont les caractéristiques du « travail » abstrait, et du salariat, comme forme moderne du rapport social.

Les termes de « salaire », « salariés », « salariat », ont finalement été étendus à des situations qui ne relèvent pas du rapport capital/travail, notamment celle des fonctionnaires de l’État, dont l'État ne tire aucun profit monétaire. De même, on parle aujourd'hui de travail pour désigner des activités sociales non salariées : les patrons-artisans ou commerçants, les agriculteurs, les professions libérales. Certes, ils exercent leur activité hors de tout contrat de travail ; ils sont maîtres de l'organisation de leur travail, et leurs revenus directs ne sont pas des salaires. Mais par le biais d'accords professionnels, leurs revenus indirects (allocations familiales, assurance-maladie, retraite…) sont calculés et distribués en fonction de la norme dominante qu'est le travail salarié.

Plus encore, leurs activités elles-mêmes sont de plus en plus encadrées par la rationalité dominante : productivité marchande et régulation socio-économique de type « salarial ».

Le sujet du travail et le rapport au travail

Femmes conduisant un métier à tisser au 18e siècleSi l'on revient maintenant à la réflexion de J. Le Goff associant l'idée de « travail » avec l'existence d'un sujet conscient de « travailler », on conçoit mieux à quel point « le rapport au travail » qui intéresse aujourd'hui le psychologue est structuré par cette définition moderne du travail. En effet, elle organise en un ensemble de significations sociales cohérentes les tâches concrètes qui vont être (ou ne pas être) réappropriées à travers l'histoire, l'expérience et la subjectivité d'individus singuliers, eux-mêmes socialisés dans le cadre de ces rapports sociaux d'un type particulier. Encore faut-il être en mesure de définir l'individu moderne.

Sans doute parce qu'elle est pratiquement contemporaine de nous-même, cette figure de l'individu moderne n'est-elle encore que partiellement explorée, en dépit des apports magistraux de la psychanalyse.

Les philosophes considèrent généralement que la naissance de « l'individu moderne » s'inscrit dans le contexte social et économique du XVIIe siècle qui a favorisé l’émergence des principes de « libre-arbitre » et de responsabilité morale par lesquels les pensées et les actes échappaient au destin divin. Par la suite, l’individu s’affirme et s’ « individualise » en s’appropriant les idées de liberté et d’égalité portées par le mouvement d’émancipation politique de la Révolution. L’exigence de « vie privée » qui en découle se traduira par la confrontation du sujet de la Raison au sujet objet de des désirs et de ses passions : à partir du XIXe siècle, l’individu moderne est un individu définitivement divisé. Pour résumer ce processus schématisé à l’extrême, on pourrait dire qu’après la mort de Dieu, et la fin de l’assujettissement à un ordre divin extérieur au monde, l’homme se trouve désormais aux prises avec les autres hommes, et avec l’autre en lui. « C’est l’autre en nous même qui est organisateur du rapport social, du rapport intra-intersubjectif et du rapport à la réalité », dit le philosophe M. Gauchet. C’est de cette disposition subjective de l’homme moderne que va procéder l’activité des hommes comme « travail ». L’abolition des métiers et des corporations a détruit les médiations traditionnelles entre l’ouvrier et la société. Le rapport salarial, qui est un lien de subordination, commande la séparation du travailleur et du produit de son travail. L’organisation taylorienne du travail parachèvera la division en séparant le travailleur de son travail même.

Cinq menuisiers dans leur atelier, autour d'une pièce qu'ils façonnent.C’est sur cette toile de fond qu’il faut penser le « rapport au travail ». On comprendra qu’il se trouve affecté et modulé par tout ce qui contribue à la reformulation des termes du travail, au premier chef tout ce qui concerne l’organisation du travail chaque fois qu’elle redéfinit les rapports hiérarchiques, les qualifications professionnelles, les formes de coopération du travail, les conditions de travail, les marges d’autonomie, d’interprétation, de responsabilité. Mais le rapport au travail est aussi affecté par les transformations de tout ce qui échappe à l’analyse du travail comme activité concrète, et qui contribue néanmoins à la définition du statut du travail et de la place du travailleur dans la société : statut de l’emploi, type de contrat, mode de rémunération, avantages sociaux, promotion, prestations et protection sociale, formation, droits syndicaux…, c’est-à-dire tout ce qui participe, finalement, à la définition du travail comme forme de vie dans notre société.

La crise du travail comme révélateur et comme questionnement

Femme courbée, dans une  usine de conditionnement d'œufs de pouleS’il faut tirer une conclusion de ces quelques éléments d’une approche socio-historique du concept de travail, c’est que la configuration que nous appelons « rapport au travail » vise à la fois le travail comme forme générale du rapport social, l’individu se pensant comme objet/acteur de ce rapport, et le sujet singulier de la subjectivité impliqué dans une activité et des relations intersubjectives singulières. Cette configuration, qui sous-tend la construction de l’identité dans et par le travail, correspond à une situation historique : la nôtre, peu à peu élaborée pendant un siècle, et plus ou moins consolidée au cours des années 1945-1980.

Sans doute fallait-il que l’ensemble de cette construction historique prenne brutalement du jeu pour que l’on s’interroge sur la définition du travail et que l’on remette en cause son caractère « naturel ». Le chômage, le développement des formes d’emplois précaires ou atypiques, la déréglementation progressive du rapport salarial et des conditions de travail dévoilent d’un coup toute cette construction sociale sur laquelle est assise la définition du travail dans nos sociétés.

Dans le même temps, on assiste à une restructuration du travail couplant informatisation et nouveaux modes de gestion et de coopération, au déplacement des tâches de production vers des fonctions de « maintenance productive », au primat des « objectifs » sur les procédures. Tout cela impose, certes un autre mode d’intégration des hommes, mais ne garantit en rien la reconstitution de l’unité du travail et du travailleur, l’unité du travail et de la finalité sociale des produits du travail. Au mieux parle-t-on aujourd’hui de « flexibilité ». Flexibilité de l’entreprise, du personnel, du temps de travail, des collectifs, du travailleur ? Avec quels statuts ? Selon quelle logique de rapports sociaux ?

Dissoudre l’idée d’une naturalité du travail et appréhender le travail comme production de notre histoire ne constituent qu’un tout premier pas. Il reste aujourd’hui à débattre collectivement de la mise en œuvre d’un nouveau régime du travail qui contribuera aussi à nous définir comme sujets et comme acteurs d’une société élargie à d’autres que nous.

1 K. Polanyi, La grande transformation : aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard, 1983.

2 K. Polanyi, op. cit.