16 - Relation des conditions de travail avec les conditions de vie

 

PHYSIOLOGIE DU TRAVAIL ET ERGONOMIE / « Analyse de la situation de travail – Méthodes et techniques » / Cours A3 - Leçon 16 - (Dispensée en 1985 par Alain Wisner)

RELATIONS DES CONDITIONS DE TRAVAIL AVEC LES CONDITIONS DE VIE : TRANSPORTS, LOGEMENT, CHARGES DE FAMILLE ET ACTIVITES HORS TRAVAIL. HORAIRES DE TRAVAIL ET REVENUS. INFLUENCES RECIPROQUES DES CONDITIONS DE TRAVAIL ET DE VIE.

 

C’est bien la même personne qui vit et procède à ses diverses activités au cours des 24 H. Il est donc nécessaire pour connaitre les divers éléments de la charge, d'explorer l'ensemble de ces activités. Toutefois, les tâches accomplies au travail ont un statut différent des autres : elles sont une contribution à la formation du produit national brut (P.N.B.), elles apportent une plus-value à la matière traitée et sont la source du revenu de la personne.

L'activité au travail est, nous l'avons vu, une activité organisée de façon souvent extrême et au cours de laquelle le contrat de louage de service se fait sentir avec toute sa rigueur. Heures d'arrivée et de départ, pauses, cadences et procédés de travail, attitudes vis—à—vis de la maîtrise et de la clientèle, tout est réglementé et prescrit.

La plupart du temps, ces activités de travail sont établies pour le travailleur en général et ne prennent pas en considération la spécificité de chacun et les variations de ses possibilités.

Les activités hors travail ne souffrent pas en principe des mêmes contraintes. On verra que du fait des rigidités de l'organisation sociale et du fait de la faiblesse des revenus des travailleurs, les activités hors travail participant parfois étroitement à la dureté des contraintes de la vie de travail.

On notera que ces contraintes hors travail sont souvent de nature sociologique. Le fait que les femmes se trouvent beaucoup plus que les hommes soumises à une charge de travail importante hors de l'entreprise est un phénomène essentiellement sociologique. Le discours social prend d'ailleurs en compte ce fait, mais de façon souvent défavorable aux femmes : il est "normal" que ces dernières s'occupent des soins du ménage, des enfants, des malades, des vieillards, au nom d'une image sociale traditionnelle, il est non moins "normal" que les femmes assurent une part importance de la production de masse secondaire ou tertiaire dans des conditions parfois très sévères de charge mentale.

Il existe de grandes différences sociales et méthodologiques d'approche entre l'activité de travail et l'activité hors travail. La première situation est soumise à un contrôle étroit des partenaires sociaux et en particulier, de la direction de l'entreprise ; en revanche, après accord des parties sociales, on dispose d'outils de connaissance et d'observation multiples. L'activité hors travail fait partie de la "vie privée". Elle ne peut être observée et contrôlée avec la même rigueur car elle n'a pas une organisation aussi stricte et en tous cas, elle n'est pas organisée par une autorité toute puissante extérieure à la personne observée.

Aussi, la connaissance de la vie hors travail sera essentiellement le fruit d'enquêtes pour lesquelles on a des difficultés à procéder à un échantillonnage strict et auxquelles la collaboration des personnes étudiées touche parfois au volontarisme. Enfin les résultats de ces enquêtes portent parfois sur des faits situés à la limite de la légalité (travail noir) et devraient être soumis à un contrôle social particulièrement attentif.

Dans une première partie on étudiera les composantes de l'activité   hors travail et dans une deuxième les influences réciproques de ce qui se passe au travail et hors travail, avec une attention particulière pour les horaires de travail et le niveau des revenus qui jouent un rôle déterminant dans la combinaison plus ou moins heureuse des conditions de travail et de vie.

Transports

Les transports jouent un rôle très considérable dans la charge globale de travail. Beaucoup de travailleurs, et surtout de travailleuses, acceptent de mauvaises conditions de travail et de salaire afin d’avoir des trajets courts qui permettent de ne pas accroître la charge de travail par celle liée aux transports, de réduire le temps d'indisponibilité et en particulier de correspondre aux horaires souvent rigides et malcommodes du système scolaire et de garderie.

Malheureusement la durée de transport élevée reste une importante composante de la vie de travail. Elle dépasse 1 heure en moyenne, atteint  lH.3O pour une proportion importante de travailleurs (30 %) et se situe parfois à des niveaux extrêmement élevés (3 heures). Cette durée élevée correspond parfois à la distance : des milliers de personnes viennent quotidiennement d'Orléans ou de Chartres pour travailler à Paris, parfois à la multiplicité des moyens de transports (marche, autobus de banlieue, deux lignes de métro pour un seul trajet), parfois à la rareté des transports publics (trains, autobus) qui obligent à de longues attentes avant et après le travail.

Il n’est pas utile d'insister sur les conditions parfois désastreuses dans lesquelles se font l'attente et le transport lui-même : intempéries, bruits, secousses, stations debout, etc...

On peut également rappeler que ce sont souvent les personnes ayant le travail le plus pénible (station debout) qui subissent les plus difficiles conditions de transport. La politique urbaine renouvelée de Haussman ("L'argent" de E. ZOLA) qui consiste à renvoyer en grande banlieue les travailleurs et à leur imposer de grands trajets est inacceptable du point de vue de la charge de travail et finalement de l'économie nationale. On peut en dire autant de l'éloignement et des mauvais transports entre zones d’habitation et zones industrielles des villes de province.

Logement

Les conditions de logement jouent un rôle très important dans l'ensemble des conditions de travail et de vie.

La distance élevée entre lieu de travail et de vie se traduit comme on l'a vu plus haut par un allongement du temps d'indisponibi1ité lié aux transports.

La qualité du logement est importante du point de vue du sommeil. L'isolement phonique et lumineux (volets) permet seul à la personne qui est soumise au travail posté, de dormir de façon suffisante. Une telle nécessité a été inscrite dans certains conventions collectives (chimie).

L’équipement du logement s'est heureusement amélioré. L'eau courante chaude et froide, les machines à laver jouent un rôle important dans la réduction de la charge de travail de la femme salariée. Malheureusement, la mauvaise qualité de beaucoup d'équipements rend souvent certains aménagements illusoires.

On notera que pour les transports comme pour le logement, les considérations ergonomiques de conception et de maintenance du dispositif technique développées à propos du dispositif de travail demeurent valables.

Charges de famille

La charge de travail à la maison constitue pour beaucoup de travailleurs et surtout de femmes un complément parfois considérable de la charge de travail professionnel.

Une étude de M. GUILBERT montre que les hommes ont un temps de travail et de transports de l'ordre de 10 heures 20 minutes quelle que soit leur activité salariée, mais leur temps d'indisponibilité n'est guère plus élevé (10 heures 40 minutes) du fait de leur faible participation au travail de la maison alors que les femmes qui ont une activité professionnelle plus courte (9 heures 30 minutes pour les ouvrières et les employées, 9 heures pour les cadres) ont une activité considérable à la maison : 3 à 4 heures selon leurs charges de famille et leur niveau social. En effet, des salaires élevés (couple de cadres) permettent de réduire le travail à la maison de diverses façons (aides familiales, machines, recours aux plats préparés, au blanchisseur, etc...).

Dans la recherche sur les femmes 0.S. de 9 entreprises de l'industrie électronique citée antérieurement, A. LAVILLE, A. WISNER et       E. RICHARD ont pu montrer que ces femmes atteignaient habituellement le maximum pratique de temps d'indisponibilité : travail + repas au travail + transports + travail à la maison = 12 heures 30 minutes. Ce n'est que dans les entreprises à horaire modéré (5 x 8 H.) et à salaire élevé (trajets en commun en voiture particulière) que l'on trouvait des femmes mariées ayant deux enfants. Quand l'horaire de travail était élevé et les trajets longs, on ne rencontrait que des femmes célibataires. Dans les cas les plus sévères, on ne trouvait plus que de très jeunes filles dont la famille assurait les soins ménagers. On constate donc ici un aspect rigoureux des contraintes de la vie de travail en liaison avec la vie privée. On saisit aussi grâce à ces faits, certaines raisons de la restriction des naissances aussi bien que de l'attachement des femmes à certaines entreprises offrant d'assez mauvaises conditions de travail et de salaire, mais proches du domicile.

Activités hors travail

Si l’essentiel des activités hors travail salarié des femmes se situe dans le domaine du travail ménager, on constate pour les hommes l'importance de la deuxième activité professionnelle qui a souvent pour but d'accroître les revenus du ménage.

Il est facile à ceux qui sont bien pourvus de condamner la civilisation de consommation, mais dans les faits les travailleurs qui en ont les forces ou croient les avoir acceptent difficilement de demeurer dans une situation financière médiocre qui ne leur permet pas d'acheter les produits qu'ils fabriquent.

Les activités hors travail sont de trois ordres : travail agricole, bricolage, travail noir.

Le travail agricole existe chez les ouvriers paysans qui ont conservé tout ou partie de l'entreprise agricole familiale et qui y pratiquent habituellement des cultures demandant peu de travail : fourrage, céréales. Cela conduit évidemment à une grande surcharge ou à l'absentéisme dans les périodes de travail agricole.

Le travail agricole favorise l'acceptation du travail posté et de certaines conditions de travail et de salaire assez peu satisfaisantes par les ouvriers paysans de la région. Mais cette attitude est celle de la première génération, les fils habitent dans des appartements, ne travaillent plus aux champs et n'acceptent pas le travail posté et le reste des mauvaises conditions de travail. Ce changement d'attitude d'une génération à l'autre modifie donc la relation de l'entreprise à la population des travailleurs du point de vue des conditions de travail.

Le bricolage possède une dimension financière car il permet des économies. Il permet aussi l’expression de l'ensemble des capacités de travail de l’homme si mutilées par la division des tâches. Il pourrait être intéressant de ce point de vue de connaître l'importance de l’activité de bricolage selon diverses catégories de travailleurs.

Le travail noir a une signification essentiellement économique. Il reflète à la fois le niveau d'aspiration financier de beaucoup de travailleurs et le décalage qui existe entre le revenu horaire du salaire et le prix de son travail. On sait que dans beaucoup de professions le salaire du travailleur est multiplié par 3 ou 4 quand il est facturé au client. Impôts, charges sociales, mais surtout rémunération du capital, de l'encadrement et des intermédiaires expliquent cette énorme différence. Comment un professionnel ne serait-il pas - dans ces conditions - tenté de gagner dans les deux jours de week-end une somme comparable à deux semaines de travail salarié ?

Le travail noir a des inconvénients multiples du point de vue de l'organisation du marché du travail, de la couverture sociale des travailleurs et l'on ne saurait le préconiser. Toutefois on constatera que son caractère facultatif constitue un système beaucoup plus adapté aux capacités et aux besoins de chacun que l'existence d'un travail principal très intense et poursuivi un grand nombre d'heures. Il est nécessaire que le travail principal soit organisé pour ceux qui ont les forces les moins importantes et que ceux qui sont les plus riches de forces puissent de façon légale utiliser leurs capacités dans une autre activité, surtout si leurs besoins économiques sont élevés dans une certaine période de leur vie.

Les horaires de travail et la vie hors travail

Les effets des horaires de travail sur la fatigue liée au travail sont assez évidents quoique le contenu du travail soit indissociable de sa durée. La réduction des horaires de travail sans réduction du travail réalisé dans la journée n’est pas toujours un progrès, car un état de fatigue profonde peut s'établir en un temps court. On sait que l'on estime par exemple à 5 heures la durée maximale de travail à l’écran d'ordinateur, mais que 6 heures de travail avec 10 minutes de pause chaque heure sont probablement bien préférables à 5 heures continues. On saisie combien dans ces conditions le travail à ½ temps peut être un avantage douteux pour les femmes si dans ce ½ temps on fait l'essentiel de ce qui était réalisé antérieurement à temps complet (caissières de supermarché, téléphonistes, etc...).

On considère plus particulièrement ici les relations entre la durée du travail, le budget—temps et le travail posté.

Relations de la durée du travail avec le budget temps. Une des techniques principales d'approche des relations du travail avec les activités hors travail est l'établissement de l'emploi du temps des 24 heures, du budget-temps.

On peut grâce à cette technique apprécier les conséquences d'une mesure apparemment positive, comme la réalisation de 40 heures de travail en 4 jours. Dans le cas très rare de célibataires dont la famille assure l'entretien cette mesure est acceptable : 10 heures de travail + 1 heure de repas de midi + 1 heure de trajet = 12 heures d'indisponibilité. Dans les autres cas on arrive très vite à un budget temps journalier excessif car aux l0 heures de travail il faut ajouter 1 H.3O de trajet, voire plus car les moyens de transports collectifs sont plus rares et moins coordonnés aux extrémités de la journée.

En outre, comme on l’a vu les femmes doivent veiller aux soins du ménage et des enfants pendant plus de 3 heures. On en arrive alors à un temps d`indisponibilité de l4 à 15 heures ce qui ne permet pas un sommeil suffisant.

Les journées de travail de 10 heures ne sont guère possibles que pour les hommes et les jeunes filles sans charge ménagère, habitant le voisinage.

Le travail posté. On connait l'ampleur considérable qu'a pris le travail posté. 2l % en 1974 dont une proportion considérable (40 à 50 %) en 3 x 8, 4 x 8 ou 5 x 8. Un élément capital de la vie hors travail est alors mis en jeu de façon importante par le travail : c'est le sommeil.  Au budget temps, il faut adjoindre l’établissement de cartes de sommeil qui montrent la réduction du sommeil des travailleurs postés, surtout pour l’équipe de nuit. Toute absence du domicile entre 23 H. et 5 H. du matin constitue une menace sur le sommeil et donc sur la santé du système nerveux.

L'établissement du budget temps permettra de mettre en évidence les effets du travail posté compte tenu des difficultés parfois considérables de transports collectifs hors des heures habituelles et de l'allongement de la veille du fait des activités familiales.

Effets réciproques du travail et de la vie hors travail

L'activité du travailleur posté permet de bien saisir ces effets réciproques. Un logement calme permettant le sommeil de jour, un trajet court et commode entre le lieu de travail et le logement, l'absence d'activités de travail secondaires importantes permettent de mieux supporter le travail posté. Réciproquement, une activité mentale intense au cours du travail posté accroit les difficultés de sommeil. De façon plus générale, le travail posté perturbe et même conditionne toute la vie familiale et sociale aussi bien que la santé.

Si les horaires de travail sont véritablement l'articulation entre travail et non travail, il faut y adjoindre le salaire. Un salaire élevé permet des transports rapides en automobile particulière, un logement proche et calme, l'absence d'une activité secondaire rémunératrice. On sait qu'à l'inverse le travail posté est souvent choisi par les femmes seules pour élever leurs enfants (infirmières, postières), par les hommes ayant de lourdes charges financières pour exercer une activité rémunérée complémentaire d'un salaire principal insuffisant.

D’autres aspects des influences réciproques du travail et du non travail  peuvent être considérés. On a montré que le niveau des activités culturelles des salariés dont le travail comporte une forte charge mentale, s’abaissait en quelques semaines après l'embauche à ce travail et ne se relevait que lentement après l’arrêt de celui-ci.

Réciproquement, l'insuffisance prolongée des activités culturelles réduit la capacité des travailleurs à l'apprentissage de nouvelles formes de travail.

Conclusion

On ne saurait sans violer la vie privée des travailleurs explorer sans leur accord leur vie hors travail. Par ailleurs, celle—ci est d'un abord plus difficile que la vie au travail qui est habituellement organisée par 1'employeur de façon rigoureuse.

Toutefois, les résultats des études sur la vie hors travail : budget temps, cartes de sommeil, appréciation des activités culturelles, apportent des informations importantes sur les effets du travail sur la vie personnelle. Réciproquement, les conditions de vie souvent imposées par le niveau des ressources financières en relation avec les charges familiales, expliquent une partie importante des choix professionnels et des comportements au travail.

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Au début du cours, lorsqu’il a lu ces mots clés, Alain Wisner nous a indiqué qu’un ergonomiste devait avoir une préoccupation dans cette direction.